Hymne à la mort, que les végans cessent de nous faire chier !

Benoît Biteau m'a raconté ce soir... il était à la traite des chèvres avec pleins de petits tout autour et le gros Tocar se pointe impressionnant dans la chèvrerie à remplir tout l'espace et vas-y de se baisser pour rentrer et pour observer ce que faisait Benoît en interrogeant l'espace... Tocar c'est le gros pépère cheval Trait Poitevin Mulassier, le genre à grosses pattes d'eph... on aurait dit un éléphant dans un magasin de porcelaine... il évitait de marcher sur les gosses qui pullulaient partout autour des mamans et il causait à Benoît. Il semblait lui demander ce qu'il foutait et s'intéressait de près à cette nouveauté pour lui qui n'avait sans doute jamais assisté à une traite manuelle de chèvres Poitevines...

Moi l'autre fois, je défendais une chèvre mal en point depuis une semaine, couchée et à laquelle une grognasse faisait des misères en lui rentrant ses cornes dans le flanc... je te l'ai engueulée.... elle s'est vite carapatée la queue entre les jambes, les oreilles en arrière, pas très fière d'avoir été prise en flagrant délit de coup pourri, ah la salope ! J'ai pris soin de ma protégée et l'autre a vite déguerpi !

C'est dingue le nombre et la qualité de discussion qu'on peut avoir avec les animaux... l'investissement est là, mes gros hors-sol : dans l'investissement de la relation, pas dans du matos dernier cri à crédit... :-D

Sacrés animaux d'amour et grognasses !

 

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Ste Muz

 

C'est un jour de mises bas, avec ses bonheurs viables et ses petits anges froids, ses mères parfois difficiles qui coopèrent ou non à la vie qui vient et part comme elle est venue... le cul dans la boue, les mains mouillées par les eaux et le lait tiré des mamelles, vers la petite gueule de ce corps quasi inerte, l'envie de sauver les petits mal en point qui combattent, penchée et caressant les poils des mères en leur demandant d'aider à ses petits, prête à te battre avec eux et en servant de couverture chauffante ...puis, le coeur en bandoulière, être obligée de se résigner aux lois de la vie et de la mort, c'est là que je sens vraiment toute la connerie ignare végane au sujet de l'élevage comme nous le pratiquons.

Nous en sauvons souvent, des vies...et des races et biodiversités animales !!!!

Humilité.

Coopération.

Paysannerie.

Complicité Homme/Animal.

Qu'ils arrêtent de nous faire CHIER, on n'est pas des usines, on est paysans bios, polyéleveurs et polycultures, parce que tout est lié et tout vit ensemble. y'a pas que la phobie de la merdebouffe et de la bidoche due à l'industrie dans la vie. Y'a la Vie. Et la mort ! Le jour où ils seront OBLIGES de mettre des petits corps froids dans des sacs en se retenant de pleurer, parce que Dame Nature a décidé à ta place d'Homme et d'Animal, ils prendront une grande claque philosophique et morale dans leur gueule.

 Clairement, ils me font chier, c'est dit. Je vais retourner au pré, nos animaux méritent mon attention.... j'ai peur de constater un petit tout froid malgré mes efforts de tout à l'heure....

 

 

 

Ste Muz

 

[hymne à la mort]

J'y suis retournée. Il vivait encore gisant dans l'herbe, pas très chaud. Je pensais qu'il en aurait été fini avec lui depuis tout à l'heure.

Je l'ai réchauffé encore, me suis un peu engueulée avec sa mère.
Elle n'a pas l'air en forme, elle-même, elle ne cavale pas, ne marche pas bien... mais j'ai pu l'attraper par sa tignasse et ses cornes et lui demander qu'elle s'occupe un peu de son gosse en sursis, après avoir perdu l'autre et de m'aider alors que j'avais son petit tout flagada sans énergie dans mon bras contre moi.

Elle s'est vautrée au sol, en m'écrasant le pied au passage ( je vais avoir un bleu : ça tombe bien, en cas d'accident du travail, la MSA m'a refusé mon statut de conjointe collaboratrice paysanne ! ) et puis on s'est allongées dans l'herbe toute les deux, tête-bêche, le petit entre nous deux, bien au chaud en plein milieu du pré. Je lui tenais la tête molle, et lui ai présenté la mamelle que je faisais gicler pour qu'il la saisisse et sente le lait.
Il a bu quelques gorgées... même bougé des membres. Il a vraiment bu mais avec sa langue toute froide, sortie sur le côté.

J'avais une main manipulant la mamelle de la mère, le coude dans l'herbe supportant le poids de mon corps pour garder cette position, car au moindre geste, la mère pouvait décider de se relever, et l'autre main caressant tour à tour le flanc de la mère, le corps du petit calé contre moi...les poils doux. L'odeur agréable.

La mère a eu cette attitude qui m'a bouleversée.
Elle a longtemps posé son front, sa tête contre ma jambe, comme un vrai câlin, pendant que le petit tentait d'avaler quelques gouttes au rythme de mes pressions sur la mamelle.
Elle ne bougeait pas, respirait fort mais j'ai senti qu'elle faisait confiance et presque un "merci", qu'elle se (re)posait sur moi.

Comme si elle comprenait mon acharnement mais me disait,

" merci, mais tu vois bien qu'il n'est pas viable, arrête de t'emmerder et de m'emmerder...c'est foutu."

En l'observant, dans cette position amicale, affectueuse et tendre, ça m'a fait craquer. J'avais des larmes de compassion qui me sont montées. J'étais comme branchée à elle et à l'essentiel. On était seules au monde même si au loin passaient des automobilistes qui n'avaient pas le soucis de la vie, à cet instant et qui devait se demander ce que c'était, une chèvre et une femme allongées l'une contre l'autre en plein pré. J'étais bien contre elle, et je crois que c'était réciproque. J'aurais tellement aimé que l'énergie vitale puisse se perfuser comme par magie et volonté purement spirituelle.

Tu vois, c'est ça que certains ne comprennent pas parce qu'ils ne le vivent pas, sont complètement en dehors de cette autre réalité et se permettent de te traiter de viandard et d'assassins continuellement à te parler de bidoche obsessionnelle, au prétexte que tu élèves des animaux que tu sauvegardes, comme si toutes relations homme / animal n'étaient basées sur un concept ultime industriel de matière première, de minerai, de prédation, de consommation, d'agissements criminels, d'intérêts et calculs égoïstes.

Tout ça, c'est tellement éloigné de l'éthologie empirique et sentimentale, affective, que nous vivons au quotidien et que nous pratiquons ! 
Ma colère et mes mots sont légitimes contre ceux-là.

Ce n'est pas le cri de la carotte, mais le cri de la VIE et l'amour du vivant qu'ils n'entendent pas.

Alors... comprenant le message de la mère... on s'est relevées après ce moment de grâce suspendue.

J'ai pris le bébé et je l'ai déposé à la chévrerie dans la paille. La mère ne le suivra pas comme font toutes les mères attentives à leurs petits viables et déjà debout dès leurs naissances.

Je sais que la mort l'attend, sa mère me l'a confié à demi-mots en posant son front sur mes jambes, un long moment. Elle m'a parlé en fait. Et j'ai entendu.

Quand j'y retournerai, il sera sans doute froid, raide.

Humilité face aux éléments et lois de la Nature.
On ne maîtrise pas tout, il faut savoir laisser partir le petit souffle éphémère de la vie sur le chemin des étoiles.

Heureusement d'autres ont l'air en forme, tellement qu'ils ne nécessitent pas notre intervention.

Mais j'avais besoin d'écrire mes sentiments sur ce fait là.

 

 

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Je l'ai pris dans mes bras y'a quelques minutes. On a appelé toutes les chèvres au cornadie, elles sont venues, sauf la mère du petit... normal, elle a le cul en fleur et ne va pas bien, du mal à se déplacer, pas comme les autres qui ont mis bas en même temps ce jour.... je suis restée à serrer contre moi et caresser le petit qui rendait l'âme et agonisait depuis ce matin... pendant que benoît est allée chercher sa mère, de nuit dans le pré. Il a vérifié si il n'y avait pas d'autres petits morts, coincés, donc "fouillée" Impossible de le faire téter de toutes façons, il était perdu, commençait à raidir. J'avais son long filet de dernière bave qui collait à mon pull... :-( . J'ai essayé une dernière fois de le coller au pis et de tenter un réflexe de succion, c'était même ridicule, je le savais...mais le ridicule, lui ne tue jamais, sinon, un bon nombre d'entre nous ne seraient plus de ce monde... Alors Benoît a eu le courage d'écourter son agonie. Et puis, il a soigné la maman.... oui le courage d'aider à partir, il faut l'avoir.... seule, je ne sais pas si j'en serai capable....sans doute si je n'avais pas le choix de me reposer sur benoît.... j'ai beaucoup d'admiration pour Benoît qui m'apprends aussi à sa façon à passer des caps.... qui continuent lui comme moi, à nous remuer toujours. Ce n'est pas dans les usines robotisées qu'on a des états d'âmes sur le vivant devenu hélas matière première.... ï¿½ ça passera. Tous les ans, on est face à ce dilemme. ça s'estompera quand on en aura plein le dos au sens propre à nous labourer ou sucer les pulls ou les cheveux, pendant la monotraite des mères...

 

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Belle odeur indéfinissable des Dames Chèvres et bébés lactés....loin de l'odeur forte excitée du bouc en saison des amours et limite repoussante pour la femelle humaine que je suis.... moins forte que celle des baudets et chevaux, autre que celle des vaches....je ne sais pas....odeur entre la terre et le sauvage mi floral mi animal.... pas loin de l'odeur de l'humus des forêts. L'odeur...sentir...un peu de printemps.... mêlé à la paille, au crottin ma foi pas désagréable. En tous cas moins désagréable que les parfums de synthèse que je trouve insupportables, entêtants et toxiques ......exemple, je fuis les magasins avec des senteurs artificielles, ça me dérange. Je préfère le vrai...

 

 

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Vos nombreux retours sur ce texte écrit à vif m'est important... je ne me rend pas compte de leurs effets au moment où j'écris....merci de comprendre et de ressentir à distance ce que j'ai voulu transmettre, bien à vous.... <3 merci. Je précise que je n'ai aucune autre formation que "sur le tas" à l'école de la ferme, de la femme rurale et à la lumière de mes anciennes observations, créations, partages lors de mes reportages ou visites chez mes amis éleveurs lotois que j'ai filmés et écoutés, en agriculture paysanne et biologique. Je le vis à mon tour et à chaque saison depuis bientôt 5 ans. Lorsque j'étais enfant, ou ado, jeune adulte, en Loiret, où cette agriculture familiale a disparue des regards et des contacts avec les habitants, où le machinisme a remplacé l'humain peu à peu, enfermé les animaux, disparus dans les espaces monotones, devenus invisibles, et qui a fait perdre aux paysages et au pays, ces spécificités enchanteresses qui me donnaient envie de peindre des sujets bucoliques.... je ne me doutais pas qu'un jour, je deviendrais paysan'artiste, retrouver ce lien qui me manquait tant et me tardait à redécouvrir, car à peine effleuré au contact des grands-parents et arrière grands-parents, plus jeune, en quête d'authenticité et au plus près des éléments du vivant, qu'ils soient végétaux ou animaux...à partir de 42 ans, c'est devenu possible et au sein d'une merveilleuse ferme : celle que Benoît Biteau a conçue et maturée dans sa pensée pendant 20 ans...et qui reste en devenir, avec amélioration chaque jour. Moi qui les ai tant filmés et aimés, ces paysans...je suis encore en apprentissage, mais je crois que ce métier est un apprentissage perpétuel !

 

 

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Mars 2018.



15/11/2019
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